Discours – Départ à la retraite – Vendredi 23 juin 2000

Finalement, au cours d’une carrière professionnelle, au cours d’une vie active, on n’a pas souvent l’occasion de prendre la parole devant autant de gens qui vous écoutent. C’est assez intimidant, même pour quelqu’un qui a eu l’habitude d’avoir en permanence des élèves devant soi. 

Rassurez-vous, je ne vais pas profiter de cette occasion unique pour vous infliger un discours long et indigeste. Je vais essayer de faire bref.

Tout d’abord, parlons franchement : je suis content d’arriver à l’âge de la retraite et je ne ressens aucune fausse nostalgie me poussant à prolonger ma carrière. Bien sûr, toutes ces années sont passées à la vitesse de la lumière et lorsque le moment arrive, même si l’on s’y est préparé, on trouve que le temps est passé très vite, trop vite. 

Mais je pense, que lorsque notre métier nous appelle à travailler devant de jeunes élèves, qu’il faut savoir laisser la place à la relève des plus jeunes, avant de prendre un  coup de vieux. Tous les collègues ici présents savent que pour « affronter » une classe,  il faut être en forme 24 heures sur 24. Les enfants ont besoin d’avoir en face d’eux des adultes relativement jeunes et en pleine forme. Dans ce métier particulièrement, je pense qu’il faut savoir partir au bon moment. 

Instituteur depuis 1964, j’avais choisi au départ ce métier parce que je n’avais pas les moyens de poursuivre de longues études, étant le second d’une famille de 8 enfants de milieu modeste. La vocation est arrivée plus tard, en cours de route. Je me suis mis à aimer ce métier au contact de collègues consciencieux rencontrés tout au long de ma carrière. Ils sont presque tous ici, ce soir… Merci à vous !  J’ai aimé ce métier en contact avec des enfants auxquels j’espère avoir appris quelque chose et qui, eux aussi, m’ont beaucoup apporté. Je les ai souvent préférés à  certains adultes.

Je préfère le mot « instituteur », celui qui met l’enfant debout,  au terme générique  de « professeur des écoles ».

Ce qui est devenu une  passion pour ce métier m’a conduit à commettre l’erreur de : « prendre une direction d’école », ce qui m’a entraîné dans une spirale infernale avec toutes les conséquences que connaissent les collègues directeurs :  semaines de 50 heures et plus, vie privée réduite à la portion congrue, et j’en passe… Mais comme me le font remarquer certains parfois, personne ne m’a obligé à le faire…

En fait, les challenges m’ont toujours motivé, et pourtant ce ne fut pas toujours une partie de plaisir que de défendre l’école contre vents et marées : que de déceptions et de désillusions attendent le directeur sur sa route : 

Déception des rapports avec l’actuelle Municipalité dont je ne garderai que le souvenir de luttes incessantes, jeux de rôle épuisants et stériles au cours desquels j’aurai passé mon temps à défendre les intérêts de l’école, de l’école de la commune, contre la commune !!!

Pas d’illusions en ce qui concerne mon administration d’origine, l’Education Nationale dont je n’attendais en fait que l’expression d’une parfaite indifférence; pas de déception de ce côté donc… (Correctif du 20 avril 2002: Un an et demi après mon départ à la retraite, j'ai reçu avec stupeur et incrédulité les fameuses "Palmes Académiques" !!!  Trop tard pour atténuer le ton de mon discours du 23 juin 2000 ...) - Voir Messages

J’ai heureusement trouvé dans ce quartier, un noyau solide de familles sympathiques et compréhensives, toujours prêtes à donner un coup de main, fédérées au sein d’une amicale laïque fondée en 1983, et qui ont toujours soutenu sans rechigner ni compter tous les  projets de l’équipe éducative en place. Ce fut un vrai bonheur que de travailler dans cette ambiance. En fait, sans cette amicale laïque, je ne serai sans doute pas resté à ce poste, et je me soupçonne d’avoir tout fait en 1983 pour constituer cette association afin de pouvoir travailler dans une ambiance plus familiale, moins bureaucratique. (En fait je hais les textes officiels, les réunions imposées, les conseils de toutes sortes, bref, tout ce qui est secrété et imposé par l’Administration, je peux bien le dire enfin, aujourd’hui…)

Il y a ici 5 présidents d’Amicale Laïque qui se sont succédés. Ils ne sont pas étrangers à la bonne image que nous avons tous ensemble réussi à rendre à cette école. Je termine ainsi ma carrière en travaillant avec les enfants de mes premiers élèves dans ce quartier, c’est vraiment très agréable. 

 Merci à vous tous qui êtes là, parents, enfants, collègues…. Je vous ai appréciés, je vous ai aimés, parce que vous m’avez épaulé, vous m’avez compris, vous m’avez fait confiance, vous m’avez aidé, tout au long de ces dernières années. Merci à vous ! 

Toute médaille a son revers et il faut bien que j’ai l’honnêteté de l’exprimer aujourd’hui : tout le temps que j’ai consacré à cette école, aux enfants, aux collègues, aux parents d’élèves, aux multiples réunions de toutes sortes, aux fêtes, aux diverses manifestations de toutes sortes, tout ce temps, je l’ai bien sûr donné volontiers mais en même temps, pendant toutes ces dernières années, beaucoup de ce temps a été volé à ma vie privée et cela constitue, envers celle qui partage ma vie,  une dette qui relève de l’éternité… 

                                                Marc DANIEL – 23 juin 2000

NB - En juin 2015 >>> En effectuant des recherches sur Internet, qu'elle ne fut pas ma surprise de retrouver, quinze ans plus tard, mon discours de l'an 2000 dans le livre de Patrick JUSSEAUX: "Écrire un discours" (sorti en 2008 aux Éditions EYROLLES) - pages 128-129